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Le nécrophone, de Thomas Edison pour converser avec les morts

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Au XIXe siècle, la science et le paranormal s’entrecroisent, caressant des fantasmes aujourd’hui réservés à la science-fiction. Comme le pointe un journal anglais de 1853, les savants du siècle sont «plongés d’un coup dans les profondeurs du spiritualisme».

Des médecins tentent de relever des cadavres à l’aide de chocs électriques. Pierre et Marie Curie sondent le royaume des morts au cours de sessions de spiritisme. Camille Flammarion recherche, dans l’œil de sa lentille astronomique, des mondes extraterrestres. Le docteur Baraduc tente de photographier l’âme humaine…

Étonnamment, ces expériences paranormales ne sont pas le fait d’esprits dérangés. Elles sont pratiquées par des érudits et des intellectuels jouissant d’une excellente réputation dans les cercles scientifiques qui, brusquement, se prennent à chasser les fantômes ou à tenter de percer les secrets de l’au-delà.

Des voix dans le noir

Sur ses vieux jours, Thomas Edison penche de plus en plus vers le monde des esprits. Du haut de ses 80 ans, l’ingénieur américain achève une carrière riche en inventions géniales: ses recherches ont notamment permis l’avènement du phonographe (1877), de l’ampoule à incandescence (1879) et du kinétoscope (1889).

L’homme aux 1.093 brevets s’intéresse maintenant, d’après le récit qu’en fait le magazine américain Modern Mechanix (octobre 1933), à la communication avec «l’autre côté». Au cours de l’hiver 1920, il aurait ainsi présenté, devant un public abasourdi, un prototype permettant de détecter les fantômes ou de communiquer avec eux. L’article ayant été publié deux ans après la mort de l’inventeur, il est toutefois possible d’en douter. Si expérience paranormale il y a eu, en tout cas, ses conclusions sont inconnues.

Thomas Edison est un matérialiste convaincu, et les démonstrations des médiums le laissent froid.

L’intérêt que Thomas Edison porte à la communication avec les esprits ne fait cependant pas de doute. «Je travaille depuis longtemps à la construction d’un appareil permettant de savoir si des individus ayant quitté ce monde peuvent continuer de communiquer avec nous», affirme-t-il dans les colonnes de The American Magazine en 1920.

Entre les lignes, on sent que l’ingénieur n’adhère pas tellement aux croyances spirites; peut-être veut-il seulement désavouer médiums et charlatans qui, depuis près d’un demi-siècle, éblouissent les parterres mondains en faisant léviter des tables ou parler des revenants.

Conversations fantômes

Pour autant, la science n’est pas la première à contester les affirmations des spiritualistes. Selon une croyance populaire à l’époque, la matière humaine serait faite de particules minuscules –des «unités de vie»– qui composent non seulement sa partie organique, mais aussi sa partie spirituelle.

Thomas Edison est un matérialiste convaincu et les démonstrations des médiums le laissent froid. Inspiré par la théorie de l’intrication quantique, notamment plébiscitée par Albert Einstein, il est toutefois persuadé que le caractère si particulier de l’être humain ne peut pas simplement s’évaporer après la mort.

Où va donc la conscience? La personnalité? L’âme? L’objectif de son «spirit phone» (le terme «nécrophone» a été inventé par Philippe Baudouin, qui a republié les mémoires de Thomas Edison) est d’ouvrir un canal permettant aux morts de communiquer avec les vivants.

L’ingénieur américain était-il réellement passé à l’expérimentation concrète, ou n’avait-il fait qu’en saisir la théorie dans ses carnets? Une chose est sûre: Thomas Edison croyait suffisamment en sa machine pour conclure un pacte avec son ami William Dinwiddie. Si l’un des deux venait à mourir, il devait se signaler à l’autre depuis l’au-delà!

Projet fantôme nimbé de mystère, le nécrophone n’a, selon toute vraisemblance, jamais vu le jour. Certains doutent même qu’il ait jamais existé en dehors de l’esprit du vieux «sorcier de Menlo Park», réputé pour ses excentricités. Ce qui n’a pas empêché son œuvre d’être poursuivie par des ingénieurs tendant l’oreille vers l’au-delà. En 1941, un groupe de chercheurs a tenté de compléter le projet du génial inventeur, décédé dix ans plus tôt, afin de passer un coup de fil à leur inspirateur. Celui-ci n’a pas daigné répondre.